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T'as des nouvelles ?

T'as des nouvelles ?
Olivier MICHAUX-LECAT

140 pages
28.00 €
ISBN 978-2-84859-031-8

Résumé

« T’as des nouvelles ? », ce sont vingt-et-une nouvelles inspirées de la vie en milieu rural et ouvrier de la fin des années 30 jusqu’aux premiers pas de l’homme sur la lune.
Dans ces tableaux, Olivier Michaux-Lecat nous conte la vie de gens ordinaires, nous décrit leurs métiers, nous peint leur environnement et nous rappelle leurs conditions de vie. À travers ces histoires, vraies, émouvantes, il rend hommage à la bonté, dénonce la bêtise et nous invite à nous souvenir et à méditer.
Croqués en quelques traits, nostalgiques ou féroces, les textes d’Olivier Michaux-Lecat ont tout naturellement trouvé leur double iconographique sous le pinceau d’Osvaldo Rodriguez.
La dualité entre l’écrit et l’œuvre picturale souligne les valeurs humanistes du propos et en fait ressortir le sens politique.

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http://www.zinedi.com

Extrait

Le bal
Le martèlement assourdissant des navettes en bois dur sur les métiers à tisser avait laissé la place aux airs plus légers de l’accordéon. Bleu de travail ou salopette pour les hommes, blouse stricte pour les femmes, tous les ouvriers, sans exception, étaient rassemblés autour d’un brasero improvisé. Le bras de fer était engagé depuis plusieurs jours avec la direction. Partout dans le pays, les piquets de grève et les occupations d’usine s’étaient multipliés. En ce printemps 36, la révolte était palpable, cadences infernales et salaires miséreux en étaient le ferment. Insouciante, voire grisée par sa jeunesse, Madeleine papillonnait dans cette atmosphère d’état d’urgence mêlé de franche camaraderie. Elle poussait la chansonnette sur des estrades improvisées au milieu d’immenses rouleaux de tissu et de caisses en bois. Un climat de désinvolture et de bonne humeur émanait des ateliers.
Les chaînes de confection étaient à l’arrêt. Néanmoins, chacun s’activait à garder en bon état le matériel, synonyme de gagne-pain. Rompu au travail à la chaîne, chaque gréviste effectuait une tâche précise. Pour Madeleine, son apport au mouvement prolétarien se mesurait en kilomètres parcourus sur les routes de la campagne environnante. Chevauchant sa bicyclette, elle collectait dans sa boîte en fer blanc les dons en numéraire, gestes spontanés de soutien et de fraternité des paysans, des largesses, ô combien indispensables à la pérennité du mouvement protestataire ouvrier. Les sacoches noires de l’hirondelle craquaient sous le poids des dons en nature qui ravitailleraient les grévistes. Les volailles, les légumes du jardin ou encore les œufs frais n’altéraient pas le coup de pédale volontaire de la jeune femme.
Chevelure au vent, parfum de muguet dans l’air, ivre de liberté, Madeleine était consciente de l’importance du moment : elle entrait dans la vie. Les prémices de cette indépendance naissante avaient déjà mis à mal le joug maternel. Madeleine ne supportait plus d’être chaperonnée au cours de ses rares sorties, notamment lors des bals du syndicat, où les mères surveillaient depuis le balcon leur progéniture. Les jeunes filles revêtues de leurs plus belles toilettes, confectionnées par leurs soins, attendaient le prince charmant sur le parquet ciré. Le cavalier se révélait généralement bien emprunté et gauche.
Madeleine n’était pas regardante sur le physique. Son seul critère était de dénicher le bon danseur. À ses yeux, Sergueï, surnommé « Le Polac », émailleur dans une fabrique de casseroles, était le spécialiste des valses. Jésus, un Espagnol travaillant au chemin de fer, excellait au tango. Quant à Paul, le régional de l’étape, il avait été plusieurs fois rejeté par Madeleine, pour lui avoir trop souvent écrasé les pieds. Mais, par amour, il avait suivi en cachette des cours de danse et, depuis, il n’avait pas d’égal au paso doble.
En ce mois de mai 36, Madeleine aimait danser avec ses trois partenaires, danser avec l’Europe ouvrière, sans arrière-pensée, sans discrimination aucune.
Puis, vint la guerre.
Sergueï n’est jamais revenu de son voyage en wagons à bestiaux. Jésus s’est enrôlé dans les brigades internationales. Parti défendre son pays, il est mort sur sa terre natale. Madeleine s’est engagée dans la Résistance. Elle a survécu au chaos, non sans blessures au corps et à l’âme, mais son rêve de devenir chanteuse s’est définitivement brisé. Les stigmates d’un bombardement sur son visage lui ont interdit la scène à tout jamais. Pour Paul, son entêtement et son opiniâtreté ont fini par payer, les leçons de danse n’ont pas été vaines.
Le temps a passé. Près d’un demi-siècle plus tard, Madeleine n’a rien oublié de cette période heureuse. Fidèle, elle va régulièrement se recueillir et fleurir la tombe de son danseur de paso doble. Le bon danseur était devenu un bon époux.