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Vitrine > Romans & nouvelles > Oostende

Oostende

Oostende
Mathilde PRIVET

112 pages
18.00 €

Extrait

Mon histoire, comme toutes les histoires, commença par ma naissance. C’était en avril 1944. La guerre hoquetait encore bruyamment. Les mouvements de troupes, de personnes déplacées, d’estropiés, de déracinés, de laissés pour compte de l’Histoire, dessinaient à travers l’Europe, les franges d’une marée d’êtres à peine humains qui s’échouaient là où leurs forces les abandonnaient. Mes parents furent de ceux là.
Lors du repli des Allemands dans les Ardennes belges, mon père qui répondait au surnom de Willy le flamand et qui faisait métier avant guerre de mastroquet près de Furnes, rencontra dans un abri une jeune fille, à la peau claire, au cheveu crépu, au visage noyé dans la peur, ma mère, Solange, originaire de Liège, l’autre versant de la Belgique. C’est en silence, mélangés aux femmes et hommes serrés dans un abri au hasard de leur route errante qu’ils échangèrent leur premier regard.
Ma mère me racontait souvent ce passage quand j’étais enfant avec cette sérénité qu’ont les religieux quand ils ont trouvé leur vocation.
Après l’alerte, ils prirent la route ensemble, sans jamais rien se dire d’essentiel, trois vêtements sur l’épaule, une boule de pain dans un sac, quelques pommes de terre à manger crues dans les poches, et gagnèrent la côte que l’on disait maintenant à l’abri de l’orage qui s’en était allé vers l’Est.
Je vis le jour à Oostende au milieu des décombres laissés par le ressac d’une guerre moribonde mais capable de soubresauts. La question que se posaient mes parents était de savoir où mettre à l’abri ces deux kilos cinq cents grammes qui gigotaient au fond d’un berceau de fortune. Retourner dans la famille de mon père : il n’en était pas question ! Leur engagement quasi volontaire dans l’armée allemande les avait rendus infréquentables ; se réfugier chez les oncles et tantes de Solange, inconcevable ! Catholiques pratiquants ils ne pouvaient accepter de recevoir chez eux le fruit d’une union non bénie même pour cause d’amour. Alors, ils décidèrent de rester à Oostende et d’attendre la suite des événements.