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Vitrine > Romans & nouvelles > Le moine était daltonien

Le moine était daltonien

Le moine était daltonien
Robert AZAIS

168 pages
20.00 €
ISBN 978-2-84859-030-1

Résumé

On était au beau milieu du Moyen Âge et personne ne le savait, pas plus que frère Déicole ne connaissait le mot « daltonien ». Pourtant il l’était, et cette perception particulière des couleurs agissait sur un caractère déjà peu facile.
Après avoir semé la perturbation dans son monastère d’Irlande, il part porter la bonne parole et son irascibilité sur le continent. De monastère en prieuré, armé de son pénitentiel et fort de ses extravagantes pratiques ascétiques, il va parcourir l’Europe médiévale en direction de l’orient jusqu’aux confins de la Germanie, traumatisant au passage le clergé et les populations des régions traversées.
Atteignant les diocèses des marches de la chrétienté, il se lie d'amitié avec frère Agapet, grand amateur de drogues d’antique mémoire, et découvre le trafic d’esclaves qui alimentait l’Europe entière et les contrées du Moyen Orient. Les deux compères se lancent alors dans la lutte contre le commerce d’êtres humains en s’aidant curieusement des effets du haschich sur le comportement de ceux qui en usent.
Satirique, burlesque, grinçant, l’humour de Robert Azaïs joue sur tous les registres et n’épargne personne.

Acheter le livre

http://www.zinedi.com/oeuvre/des_effondrements_souterrains

Extrait

En ces temps-là, les monastères d’Europe continentale étaient régis par la règle de saint Benoît, toute de douceur et de tempérance, fort éloignée des extravagances ascétiques irlandaises nées des sévères pratiques édictées par saint Colomban.
Immédiatement après son entrée dans le monastère, frère Déicole était devenu un centre d’attraction pour tous les moines qui, à chaque heure canoniale, délaissaient leurs occupations pour admirer les tours de cirque de l’Irlandais perdu dans ses psaumes, versets et génuflexions. Certains essayaient de l’imiter sous les vivats de leurs collègues mais ils s’effondraient vite, hors d’haleine. Et chaque fois après ces prestations, le moine roux partait d’une terrible colère contre ces confrères qui ne savaient pas prier Dieu comme il se doit.
Il fallut que l’abbé de Saint-Brieuc en personne intervînt pour éviter des rixes. Ce dernier, brave homme déjà sur la sente tortueuse qui conduit à la béatification, excusait en son for intérieur ce moine roux venant d’une terre, véritable pépinière de saints, qui en deux siècles avait déjà donné à la chrétienté deux cent soixante-dix-huit bienheureux, soit la presque totalité du calendrier. Fort de cet argument, l’abbé n’excluait nullement que ce frère Déicole de brute apparence fût une sainte chrysalide dont l’éclosion éblouirait un jour le monde entier.
Frère Déicole n’était arrivé que depuis quelques heures à peine mais une ambiance détestable habitait déjà le monastère entier jusque dans ses moindres recoins. Certains prédisaient une sorte d’apocalypse. D’autres, heureux d’entretenir le catastrophisme ambiant, rappelaient la pagaille qu’avait mise saint Colomban dans la chrétienté quand il était venu en Europe. Beaucoup en rajoutaient, soutenant que le saint irlandais n’était qu’un chérubin comparé à frère Déicole.
Bref, Saint-Brieuc était au bord de l’explosion.
Elle eut lieu dans le réfectoire lors du deuxième repas du jour. Les moines au grand complet étaient entrés en bon ordre et en silence, les yeux brillants de gourmandise et la trogne déjà réjouie à l’idée de la bonne chère qu’ils allaient manger et que la règle de saint Benoît autorisait. Ils ne souhaitaient qu’une seule chose, la récitation expéditive du Benedicite pour pouvoir fondre sur leurs écuelles pleines. Certains, mais c’était plus rare, lorgnaient vers les pichets de vin déposés sur les tables. Frère Déicole, debout à côté de l’abbé, promenait des prunelles orageuses sur la foule des tonsures. Le Benedicite s’acheva sur un Ah ! poussé par les poitrines monastiques et les clercs s’attablèrent avec empressement.
— Bâfrez ! Bande de porcs, bâfrez ! se mit à hurler frère Déicole dans un silence de mandibules stupéfaites. Croyez-vous glorifier Dieu à travers vos tripes ? Vos étrons sont-ils si saints que vous vous efforciez d’en produire le plus possible ? Dans nos orange terres d’Irlande nous méprisons le corps qui est le siège de grands péchés, à l’image d’un piège à démons. Nous ne mangeons qu’une fois le jour, jamais de viande, mais seulement quelques légumes bouillis servis dans leur eau et cela fait notre sainteté. Méprisez cette nourriture diabolique dont vous êtes gonflés.
Joignant le geste à la parole, frère Déicole rafla l’écuelle du père abbé qui essaya en vain de la retenir. Puis, vif comme l’éclair, il fit le tour du réfectoire sous les yeux écarquillés des moines interloqués, fauchant les écuelles de son bras et les précipitant au sol. Deux ou trois clercs, qui avaient de bons réflexes, parvinrent à s’enfuir, serrant sur leur poitrine de leurs mains crispées le repas du soir dont une bonne partie se répandait sur leur robe de bure.